Balles Courbes

Catégorie: Auto-Fiction

Une toile contre une vie

Un projectionniste, vautré près de son projecteur, intoxiqué par les pellicules qui émanent, via la chaleur, des toxines imprégnées dans les couleurs et le celluloïd. Solitaire de par la nature de sa tâche, il n’en ressent pas moi le besoin pressant d’être près d’une foule, d’un public, qui se masse sous son cubicule, agglutiné, le regard soutenu vers une toile réceptrice de la vie en images du projectionniste.

Un homme, dans une cage, qui projette une vie lorsqu’il est près des autres.

Un projectionniste, au sens figuré, c’est aussi l’homme au cœur meurtri qui se cache à l’intérieur de lui-même, intoxiqué par les mauvais sentiments qui émanent de son cœur en jachère. Solitaire de par la nature de sa condition, il n’en ressent pas moi le besoin d’être près des autres. Habile, son visage devient la toile qui reçoit les fictions que son cœur lui projette. Une par une, pour le divertissement des gens massés près de sa prison toxique.

Un homme, devenu sa propre cage, qui projette une vie à défaut d’en vivre une.

Un projectionniste, solitaire, parce qu’il ne se sent pas utile autrement.

 

Glass walls

A man builds a cage around himself and is surprised when he loses sight of the world around him.

Glass walls doesn’t help proximity.

So he screams and then scream some more but nothing moves.

The cage blocks everything, in and out.

The man leans on the glass, fingerprints stains all over the place, as if the outside world could only see him through these stains.

Glass walls act as distorting lens for a life far away.

So he screams and then collapses, not tired but empty from all the nothingness around him.

The cage blocks everything, especially out.

A man lays down in his cage and is surprised when nobody tries to wake him anymore.

Glass walls doesn’t help proximity.

Un homme déçu

Un homme s’assoit derrière son clavier, l’échec au bout des doigts. Naturellement, les mots ne lui viennent pas. Au-delà de l’usuel stress de la page blanche, le poids ajouté par l’échec empêche ses mains d’opérer librement sur les touches. L’homme, dépourvu, regarde donc le clavier et transfert le peu d’espoir qu’il a en banque sur l’objet et ses promesses d’écriture.

L’homme n’est pas encore complètement résolu à tout simplement abandonner. L’espoir étant complètement évacué de l’équation, c’est sur une base lucide que l’homme poursuit son aventure. Derrière son clavier, il cherche encore les mots qui le propulseront vers la prochaine étape. L’échec, redondant, n’est plus aussi épouvantable qu’auparavant.

Mais l’accumulation est lourde dans la balance de l’homme. Comme si à chaque espoir perdu un fragment de lui s’éteignait à tout jamais. Une vie fragmentée, pour le meilleur et pour le pire. Aujourd’hui, c’est à même le pire que l’homme puise sa volonté. À force de courage, il en sortira grandi, meilleur, mais pour l’instant il se sent faible et petit. Frêle et impuissant devant la vie qui continue.

L’homme est un éternel spectateur passif. Parfois, il essai de mettre un pied dans la même direction que la vie mais plus souvent qu’autrement elle va trop vite et son pied glisse, puis s’en retourne tremblotant auprès de l’homme statique.

La peine initiale prenait racine dans l’absence de changement via l’absence d’effort. Un statut quo lourd mais volontaire d’une certaine façon. Un moindre mal.

La peine actuelle se nourrit de l’absence de changement suite à l’accumulation d’effort. Un statut quo infiniment plus lourd parce que non volontaire. Un mal cruellement nécessaire.

Un homme s’assoit derrière son clavier et si personne ne le regardait, une larme ruissellerait sur les touches inutilisées.

Cet Homme…

Qui est cet homme ?

Cet homme, vivant derrière des volets fermés, scellés par des années de poussières et d’humidités. Cet homme vivant, faute d’un meilleur mot, dans un quotidien au ralenti qui se cherche une assise dans la répétition d’un malheur passé, présent et probablement futur.

Cet homme, aigri par la solitude, fuyant les occasions de quitter le confort de l’ombre et chérissant les prétextes de réorganiser des photos qui meublent, intemporelles, les surfaces planes de son mobilier. Cet homme pour qui le temps n’est qu’un passage obligatoire marqué par les empruntes graisseuses figées par la poussière contre les parois de ces encadrements permutables.

Qui est cet homme?

Cet homme, au verbe atrophié, cultivant son silence dans la relecture de lettres datant d’une autre époque. Les plis du papier, envahisseurs, se confondant à l’encre déjà bien imprégnée à même le papier alourdi par l’humidité et les manipulations multiples.

Cet homme, vieillissant mais immobile, qui ne regarde plus la vie comme les autres. Cet homme, frêle, qui ne quitte plus son fauteuil de peur de ne plus être retrouvé, retrouvable. Le passé, paresseux, n’ayant toujours pas cogné à sa porte.

Qui est cet homme?

Cet homme, loin de ses enfants, loin de la femme qu’il aimait, loin de lui-même. Cet homme, statique, pour qui le souvenir est une consolation bien mince pour les considérations qui ne viennent plus, ne viendront plus.

Cet homme, les larmes à sec, qui espèrent encore retrouver un numéro à composer sur son vieux téléphone à cadran.

Cet homme, qui est-il?

C’était moi et le reflet de mon père. Avant, plus maintenant. C’était moi avant de fermer toutes ces boites poussiéreuses et de m’ouvrir à la vie. C’était moi avant d’avoir des gens à perdre.

Cet homme, je l’espère, est mort avec mon père et sa vie, à jamais, et restera l’objet de mes fictions. Et rien de plus.

Parce qu’il est moi et je suis lui, ailleurs et surtout pas ici, dans la maison qui héberge mon bonheur.

Rédigé à la va-vite en écoutant du Tom Waits, What’s he building sur l’album Mule Variations pour être plus précis. Je vous le conseil fortement.

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